Témoignage en direct d’une université palestinienne assiégée par Israël

| Cynthia Franklin pour Truthout |Traduction MV pour l’AURDIP |Rapports

Tous les vendredis, depuis le 30 mars 2018, l’armée israélienne a ouvert le feu sur des Palestiniens à proximité de la frontière de Gaza, et a utilisé des drones pour lancer sur eux des gaz lacrymogènes. Pour cette cinquième semaine de manifestations, le 27 avril, on compte pour le moment trois palestiniens abattus et 833 blessés, dont 174 par des tirs israéliens à balles réelles. Parmi les morts se trouvent du personnel médical et des journalistes. Cette dernière flambée de violence israélienne – qui s’intensifie de semaine en semaine – ne fait que démontrer la nécessité de cette Grande Marche du Retour palestinienne qui est dénoncée comme en étant la cause.

La Grande Marche du Retour est une campagne de six semaines comprenant l’établissement de cinq camps de tentes près de la frontière de Gaza et une série de marches qui ont débuté le 30 mars, le Jour de la Terre, un jour de commémoration de l’expropriation des Palestiniens par Israël. La Grande Marche culminera le Jour de la Nakba, le 15 mai 2018. Cette date marque le 70ème anniversaire de la Nakba, la catastrophe qui a expulsé plus de 700 000 Palestiniens de leurs maisons lors de l’établissement de l’État israélien.

Les 30 000 personnes qui participent à la Grande Marche – dont beaucoup sont des réfugiés puisque la Nakba continue – se sont rassemblées près de la frontière de Gaza pour affirmer leur droit au retour dans leurs foyers, droit garanti par les Nations Unies. Elles protestent aussi contre les 11 années de blocus et de siège, pendant lesquelles Israël a tué plus de 3 700 personnes, en a blessé 17 000 et a décimé les infrastructures de Gaza.

J’ai pu ressentir directement les effets de la répression infligée par l’armée israélienne aux manifestants palestiniens ce mois-ci, pendant mon séjour de deux semaines au Département d’anglais de l’Université al-Qods à Abu Dis, une banlieue de Jérusalem occupée.

Au début de la plus récente tuerie d’Israël à Gaza, la plus grande prison en plein air du monde, j’ai suivi les reportages sur cette campagne militaire depuis Abu Dis, de la perspective de quelqu’un vivant sur le terrain dans les Territoires Occupés (même temporairement). J’ai lu qu’Israël avait déployé des snipers le Jour de la Terre – qui était aussi le premier jour de la Pâque juive – qui ont tué froidement et délibérément 19 Palestiniens à proximité de la frontière de Gaza et en ont blessé plus de 1 400 – des chiffres qui ont continué à augmenter tous les vendredis suivants.

J’ai aussi été témoin des formes moins connues de violence de l’occupation qui imprègnent toute la Palestine, y compris al-Qods. L’armée israélienne envahit régulièrement le campus d’al-Qods dont j’étais un visiteur. Les lancements de gaz lacrymogènes sont assez fréquents pour qu’à mon arrivée à la maison d’hôtes du campus – à environ un kilomètre du campus, et au 8ème étage de la clinique d’al-Qods – les autres résidents me conseillent de quitter la ville avant le vendredi soir, moment où l’armée répand des gaz lacrymogènes. Ils m’ont aussi recommandé de ne pas faire sécher mon linge dehors pour éviter les démangeaisons causées par les résidus de gaz lacrymogènes.

Ceux d’entre nous qui résidaient à la maison d’hôtes, tous des étudiants ou des enseignants étrangers, se réunissaient souvent dans la cuisine commune pour les repas. Alors que le Jour de la Terre et la Pâque juive approchaient, nous avons réalisé au petit-déjeuner que plusieurs d’entre nous faisaient des rêves de plus en plus violents, peuplés de drones et de soldats.

Je ne qualifierais pas ces cauchemars de prémonitoires, mais plutôt de réponses à la violence quotidienne dont nous étions témoins, même si nous nous trouvions dans une position privilégiée en tant que visiteurs européens ou américains. Et de fait, j’avais particulièrement ressenti le privilège d’être une femme juive blanche à mon arrivée à l’aéroport Ben Gourion – auquel les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza n’ont de toute façon même pas accès. Alors que je craignais d’être interrogée et interdite de séjour pour mon soutien actif au mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions, le jeune homme au Contrôle des passeports m’a seulement demandé si je venais rendre visite à ma famille tout en insistant, en montrant du doigt mon visage puis le sien, que nous devions être parents.

La peur d’une terreur imminente qui régnait au sein des résidents de la maison d’hôtes s’est matérialisée le 30 mars, quand les snipers israéliens ont ouvert le feu sur des Palestiniens qui s’approchaient de la frontière de Gaza, abattant et tuant des paysans, des manifestants et des journalistes. J’ai appris la nouvelle par Facebook et par des Palestiniens dans les cafés et les taxis.

Les Palestiniens avec qui j’ai parlé faisaient le lien entre le siège de Gaza et leurs propres expériences de vie sous l’occupation. Une étudiante, relatant les tirs de snipers, rapprochait ces attaques de la violence du gouvernement envers son père. Elle m’a décrit l’emprisonnement de son père pendant neuf ans pour son activité politique pendant la Première Intifada. Après qu’il ait été relâché lors d’un échange de prisonniers, il a été harcelé pendant des décennies par l’armée. Finalement, incapable de soutenir ces attaques constantes envers son existence même, il a soudainement quitté Ramallah pour le New Jersey.

Le 31 mars a eu lieu une grève générale organisée dans toute la Palestine en solidarité avec les Palestiniens réunis sur la frontière de Gaza, et en protestation contre la soumission de tous à la violence coloniale. Et le 1er avril, les étudiants d’al-Qods ont organisé une grève supplémentaire. Ils ont défilé sur le campus et tenu des discours de protestation contre le massacre de Gaza. A midi, l’armée israélienne a répondu en lançant des gaz lacrymogènes. Quand cela a commencé, le président de la chaire d’anglais m’a rapidement fait entrer dans le bâtiment de la Faculté des arts. Arrivés à l’intérieur, nous avons fermé les fenêtres mais nous sentions quand même nos yeux brûler et les gaz lacrymogènes entrer dans nos poumons. Peu après, nous avons également entendu des coups de feu, que mes collègues ont identifiés comme des tirs à balles réelles.

Quand j’ai voulu partir, le garde de sécurité du bâtiment m’a expliqué comment sortir du campus par l’une des portes latérales. Alors que je me dépêchais de traverser le bas du campus en direction de la maison d’hôtes, en suivant la route qui longe le Mur de l’Apartheid, j’ai entendu des coups de feu. Arrivée près de la porte principale du campus, j’ai dû faire rapidement demi-tour. Il y avait des décombres causés par l’armée partout, et les gens fuyaient dans les rues au bruit des tirs. Je suis revenue en courant par la porte basse et ai traversé le campus jusqu’au bâtiment de la Faculté des arts, pour attendre la fin de l’invasion militaire dans un bureau où des étudiants essayaient de passer un test. Un moment plus tard, le Croissant-Rouge palestinien (similaire à la Croix-Rouge) ordonnait l’évacuation parce que l’armée avait tiré une balle dans la tête d’un étudiant et une dans la poitrine d’un autre. Nous avons quitté le bureau, les étudiants et leur professeur furieux de l’interruption de l’examen.

La sortie du campus s’est faite calmement mais dans un embouteillage de gens à pied et en voiture. Un enseignant m’a ramenée à la maison d’hôtes en voiture. Quelques heures plus tard, je me suis aventurée vers l’épicerie qui se trouve à 500 mètres du campus. Les rues étaient silencieuses et dans le magasin tout semblait normal. Revenue dans la maison d’hôtes, au coucher du soleil, j’ai entendu des klaxons suivis de bruits qui ressemblaient à des coups de feu. Paniquée, j’ai tambouriné à la porte de mon voisin pour lui demander ce qui se passait. Il a ri en me disant que c’était un mariage et que j’entendais les feux d’artifice.

Ce soir-là, j’ai cherché des nouvelles des étudiants d’al-Qods. Je n’ai trouvé de mention de l’incursion militaire que dans une seule brève nouvelle qui relatait les coups de feu et les blessures de 98 étudiants.

Quand je suis retournée comme d’habitude au campus le lendemain, tout était bizarrement normal jusqu’à ce que j’entende soudain des étudiants crier. J’ai demandé aux étudiants avec qui je me trouvais sur les bancs en dehors du Département d’anglais si c’était une manifestation contre les violences de la veille. Ils ont ri et m’ont dit que non, les étudiants fêtaient leurs camarades de classe qui avaient juste obtenu leur diplôme de droit. Tout de suite après, j’ai vu arriver des jeunes hommes en costume, portés en l’air par leurs amis qui leur ont fait traverser le campus, pendant que leurs parents distribuaient des gâteaux à tous ceux qui étaient rassemblés.

Je reste frappée par l’idée que, alors que j’étais secouée et bouleversée par la violence dont j’avais été témoin, les Palestiniens autour de moi participaient à des célébrations – que ce soit des mariages ou des réussites de diplômes – ou à des tâches routinières comme aller faire des courses ou passer un test d’anglais.

La résistance et la résilience palestiniennes face à la violence coloniale sont une forme quotidienne d’héroïsme, même si avoir besoin d’un tel courage est un scandale et une honte. Je sais que les rêves violents que je continue à avoir depuis mon retour de Palestine ne représentent qu’un tout petit effet du traumatisme, avec ses conséquences délétères, et du stress chronique que les Palestiniens vivent comme « normal ».

Alors que j’écris ces lignes, de retour à Honolulu, j’apprends qu’une fois de plus, juste trois semaines après, le 23 avril, l’armée a de nouveau envahi le campus, et qu’elle a de nouveau usé de gaz lacrymogènes et tiré sur les étudiants avec des balles en caoutchouc et des balles réelles. Cette nouvelle est apparue sur mon compte Facebook le 24 avril, au milieu d’un flot de photos d’étudiants d’al-Qods en train de célébrer la réussite de leurs séminaires de fin de diplôme avec des membres de leurs familles, des enseignants et des amis, le dernier jour de cours.

Ceux d’entre nous qui ont la chance de ne pas être soumis à la violence d’Israël dans leur réalité quotidienne ont la responsabilité d’y mettre un terme. Pendant que les Palestiniens mettent leur vie en jeu pour participer à la Marche du Retour – et en fait, pour simplement survivre dans leur propre pays – ceux qui ont une conscience peuvent les soutenir en participant au mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS).

BDS, un mouvement non-violent mené par les Palestiniens, est la meilleure voie pour faire pression sur Israël pour qu’il respecte le droit international et arrête ses pratiques actuelles de colonialisme de peuplement, d’apartheid et d’occupation. Ses trois exigences sont qu’Israël cesse son occupation de la Cisjordanie et de Gaza, qu’Israël garantisse des droits égaux aux Israéliens palestiniens et qu’il reconnaisse le droit au retour des réfugiés palestiniens. Ce qui, pour un visiteur comme moi, est un cauchemar occasionnel, représente pour les Palestiniens la réalité quotidienne du colonialisme de peuplement – une forme de violence qui doit et peut être vaincue.
Copyright de Truthout. Ne peut être reproduit sans la permission de l’auteure.

Cynthia Franklin est Professeure d’anglais à l’Université de Hawaï. Elle co-édite la revue Biography, est membre du comité éditorial d’American Quarterly, et est l’auteure d’essais et de deux livres : Academic Lives : Memoir, Cultural Theory and the University Today (2009) et Writing Women’s Communities : The Politics and Poetics of Contemporary Multi-Genre Anthologies (1997). Elle a co-édité quatre numéros spéciaux de Biography, dont « Life in Occupied Palestine », en libre accès. Elle est membre du collectif d’organisation de la campagne pour le boycott académique et culturel d’Israël aux États-Unis (Organizing Collective of the US Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel).

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