Pourquoi Israël a interdit ma pièce ‘Prisonniers de l’occupation’

| Einat Weizman pour Mondoweiss |Traduction MV pour l’AURDIP |Tribunes

Comment documenter et rendre visible l’espace le plus caché de l’occupation israélienne ?

Israël fait tous les efforts possibles pour cacher les prisons palestiniennes et autres espaces de confinement. On parle beaucoup du fait que Gaza est une prison à ciel ouvert, mais c’est la vie des prisonniers « de sécurité » qui est la plus cachée. Toutes les instances des autorités israéliennes – le gouvernement, les services secrets (le « Shabak » ou le « Shin Bet »), le service israélien des prisons et les tribunaux – tous maintiennent les prisons de sécurité de l’État sous le voile du secret et dissimulent les conditions d’interrogatoire et d’incarcération. Comme les caméras ne peuvent entrer, le théâtre est le seul médium qui peut fournir une représentation du drame qui se déroule derrière les barreaux.

Ceci est l’histoire de ma tentative de mise en scène de ce drame par la pièce « Prisonniers de l’occupation » à un moment où le théâtre en Israël est devenu le terrain d’une bataille culturelle et politique.

Dans la tragédie palestinienne, les prisonniers politiques sont un tabou auquel la société israélienne devra encore se confronter. Les voix critiques en Israël, même au sein de la gauche israélienne, et même parmi ceux qui acceptent de reconnaître la Nakba (le déplacement en masse, la dépossession et la dispersion des Palestiniens suite à l’établissement d’Israël), ont de la peine à traiter de ce qu’Israël appelle les « prisonniers de sécurité ». La sécurité, bien sûr, est un terme attrape-tout qui cache d’immenses différences dans l’éventail de la résistance : de ceux qui ont posté du contenu sur les médias sociaux, comme Dareen Tatour qui a publié un poème sur son compte Facebook, jusqu’à des politiciens tels que le Dr Bassel Ghattas et Khalida Jarrar, en passant par les militants qui ont mené des actions de résistance non-violente comme Ahed Tamimi or Ahmad Katmash, les centaines de détenus administratifs – des Palestiniens emprisonnés sans qu’aucune autre charge ait été retenue contre eux que des accusations d’intention et de pensée – et les personnes qui ont été condamnées pour participation à la lutte armée contre l’occupation.

Pour Israël et presque tous les Israéliens, le prisonnier politique – peu importe qui il ou elle est – est un terroriste, une personne pour laquelle il n’y a aucune sympathie et certainement aucune solidarité. Parce que l’armée et la police israéliennes appliquent de plus en plus la politique de « ne pas faire de prisonniers » dans leur usage de la force létale lors des affrontements, les Palestiniens qui sont emprisonnés pour avoir participé à des affrontements sont en fait des survivants. Mais s’ils n’ont pas été tués, ils doivent en tout cas disparaître. On ne doit ni les entendre ni les voir.

Je veux utiliser les outils que je connais, le médium du théâtre, pour laisser entrevoir l’espace caché de ces prisons et mettre en scène une pièce sur ces prisonniers politiques. Cependant, lorsque ce qui a été réprimé pénètre la conscience, le système est saisi dans une spirale vertigineuse et il est impossible de savoir où le coup tombera.

Alors, que se passe-t-il en Israël quand on essaie de briser ce tabou ?

La pièce documentaire « Prisonniers de l’occupation » parle des conditions de vie des prisonniers politiques. Elle devait être jouée au dernier Festival d’Acre mais elle a été disqualifiée, condamnée et retirée de la programmation pour des raisons politiques. Le maire d’Acre a insisté sur le fait que la pièce devait être interdite « pour ne pas endommager le délicat tissu des relations entre Juifs et Arabes dans la ville mixte ». Le Ministre de la culture Miri Regev m’a attaquée personnellement, m’accusant de « glorifier des terroristes qui ont du sang sur les mains ». D’autres participants du festival ont retiré leur pièce en protestation contre ce boycott, provoquant un débat public houleux. Puis ont suivi des incitations à la violence qui ont blessé ma famille et affecté ma vie quotidienne et mon sentiment de sécurité – j’ai reçu des messages de haine sur les médias sociaux, ainsi que des menaces et des calomnies dans la presse. Mon employeur a reçu des lettres l’exhortant à me licencier, et même mes filles, encore petites, ont été harcelées à l’école. Les attaques que j’ai subies sont un faible écho du processus plus large de décomposition qu’on observe en Israël : alors qu’avant le combat consistait à résister à l’occupation et à l’apartheid qu’elle crée, aujourd’hui l’espace de résistance se referme rapidement et il est nécessaire de se battre pour le simple droit de s’exprimer contre l’occupation ; alors qu’avant nous nous battions contre l’occupation et les multiples violations qu’elle entraîne, nous sommes maintenant engagés dans une bataille pour sa représentation et devons nous battre pour seulement dire que ces problèmes existent.

Parce que je me suis aventurée dans des espaces interdits et que j’ai provoqué l’ire de l’establishment politique israélien, y compris de ceux dont ils dépendent pour leur financement – le ministère de la culture – les théâtres israéliens évitent maintenant de travailler avec moi. En fait, cela s’est révélé une bénédiction tant pour l’artiste que pour la militante politique que je suis. Cela me permet d’explorer le travail avec des communautés palestiniennes et d’en être enrichie en termes de créativité, non seulement comme une forme d’expression mais aussi comme une action politique. Chaque pièce sur laquelle je travaille maintenant apporte avec elle des relations durables et profondes avec les communautés des survivants, avec les victimes. Nous apprenons ensemble, nous lisons ensemble et nous construisons des relations qui vont plus loin, et se continuent après que la pièce soit arrivée et repartie. La pièce est notre processus d’apprentissage. Elle constitue un site de résistance, et établit une infrastructure pour une vie future dans la région.

La pièce « Prisonniers de l’occupation » est devenue une œuvre commune créée avec plusieurs anciens détenus qui ont écrit et reconstruit les scènes de prison. À un certain moment, des prisonniers encore incarcérés ont commencé à envoyer des scènes pour la pièce, créant une communauté politique et artistique sans précédent, réunissant des gens que sans cela je n’aurais jamais rencontrés, sans parler de collaborer avec eux.

Ceux d’entre nous qui sont à l’extérieur, en particulier les plus privilégiés parmi nous, doivent travailler à contrer les efforts faits pour cacher les prisonniers politiques, et j’ai l’intention de faire tout ce qu’il faudra pour leur donner une voix.

La bonne nouvelle est que nous recevons le soutien de théâtres du monde entier, ainsi que d’individus et de petits sponsors. Ensemble, nous permettrons aux prisonniers de monter sur scène, sous les projecteurs. Si vous aussi voulez nous y aider, vous pouvez le faire ici.

Einat Weizman est une dramaturge, réalisatrice, actrice et activiste des droits de l’homme basé à Tel Aviv. Ses œuvres récentes sur scène comprennent « Shame » et « Palestine, Year Zero ».

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